On parle beaucoup ces temps-ci de l’accord avec le Mercosur – un traité dévastateur sur lequel je prendrai une position extrêmement ferme lors de l’actuelle session parlementaire. Mais attention à ne pas perdre la vue d’ensemble : le Mercosur n’est qu’un accord parmi une myriade d’autres traités de libre-échange. Les uns après les autres, ces textes tissent une toile qui affaiblit systématiquement notre souveraineté alimentaire et jette les paysannes et les paysans dans une concurrence déloyale féroce. Pour bien comprendre la mécanique destructrice actuellement en marche, il est indispensable de dresser un tour d’horizon global de ces traités.
Le rouleau compresseur de la libéralisation débridée des marchés continue. Sous l’impulsion d’un Conseil fédéral obnubilé par la croissance, la Suisse multiplie les accords. Dans cette course vers le bas, l’agriculture est systématiquement utilisée comme une simple monnaie d’échange pour ouvrir des marchés étrangers à notre industrie pharmaceutique, nos banques et nos sociétés de trading, au détriment exclusif de la production paysanne locale et de l’environnement.
La session d’été 2026 : la nouvelle offensive contre l’agriculture
Ce mois de juin 2026 est particulièrement critique. Deux textes majeurs passent devant le Conseil national durant cette seule session d’été :
L’accord avec le Mercosur
Le Conseil fédéral a transmis son message en février dernier. S’il passe la rampe du Parlement, il offrira un accès démesuré et exempt de droits de douane aux produits sud-américains (3000 tonnes pour la viande bovine, 50’000 hectolitres pour le vin rouge, 8000 tonnes pour le maïs). C’est une attaque frontale contre l’agriculture paysanne, qui aggrave la crise climatique en stimulant la déforestation et bafoue les droits des peuples indigènes.
L’accord avec la Malaisie
Également au menu de cette session, cet accord illustre l’empressement du Conseil fédéral à poursuivre une dérégulation continue qui piétine les droits sociaux et saborde l’écologie. En signant avec la Malaisie, acteur majeur de l’exportation de produits tropicaux et deuxième producteur mondial d’huile de palme, la Suisse s’apprête à répéter le désastre de l’accord indonésien. Pour garantir des débouchés à notre industrie d’exportation, on sacrifie une nouvelle fois nos filières indigènes et on cautionne un modèle agro-industriel basé sur la déforestation massive.

Les accords récemment ratifiés : les dégâts s’accumulent
Ces dernières années, le Parlement a malheureusement déjà validé plusieurs traités aux conséquences dramatiques :
L’accord élargi avec le Chili
Signé en juin 2024 pour moderniser le traité existant de 2003, il a été définitivement ratifié par le Parlement lors de la session d’automne 2025. Il accorde au Chili, situé à 12’000 km, des contingents sans taxes pour 1000 tonnes de raisin de table et 1,5 million de litres de vin. C’est un scandale absolu sur le plan climatique, qui exerce déjà un dumping inacceptable sur notre production viticole et légumière indigène.
L’accord avec l’Inde
Approuvé en mars 2025 par le Conseil National, il ouvre la voie à une entrée en vigueur. Sous couvert de 100 milliards d’investissements directs, cet accord menace de détruire l’économie informelle indienne, exploite une main-d’œuvre bon marché et expose notre agriculture à un dumping massif.
L’accord avec l’Indonésie
Déjà en vigueur, il a abaissé les tarifs douaniers de 35 % sur un total de 12’500 tonnes d’huile de palme. Nous importons ainsi de l’huile issue de monocultures (travail forcé, pesticides toxiques), imposant une concurrence déloyale insoutenable à nos propres huiles de colza et de tournesol au seul profit des sociétés de trading genevoises.
L’accord avec la Chine
Signé en 2013, il a encouragé la destruction d’une haute culture paysanne au profit d’une agriculture industrielle forcée. Près de 280 millions de paysans chinois ont quitté les zones rurales pour travailler sans droits dans l’industrie d’exportation. En parallèle, 30 millions d’hectares ont été accaparés en Amérique Latine et transformés en monocultures de soja pour nourrir l’élevage porcin chinois. La Suisse soutient aveuglément cette logique.
Changer de cap pour sauver notre souveraineté
La mécanique est malheureusement toujours la même : les profits sont privatisés par les multinationales, tandis que les coûts sociaux et environnementaux sont systématiquement reportés sur la collectivité. Le Conseil fédéral piétine allègrement les traités climatiques et saborde notre souveraineté alimentaire. Plus grave encore, il bafoue ouvertement notre Constitution, et plus particulièrement son article 104a sur la sécurité alimentaire. Cet article exige pourtant formellement que la Confédération s’engage pour des « relations commerciales transfrontalières qui contribuent au développement durable de l’agriculture et du secteur agroalimentaire ». Importer des denrées à bas prix depuis l’autre bout du monde en détruisant les écosystèmes et la paysannerie locale est l’antithèse absolue de ce mandat constitutionnel.
Il n’y a pas de fatalité. Comme le réclame la Via Campesina, il est aujourd’hui impératif et urgent d’exclure l’agriculture des accords de libre-échange. Nous exigeons un renforcement de la protection douanière, une renégociation des traités existants et une diminution drastique des contingents d’importation. Face aux décisions de cette session parlementaire, il est temps de défendre fermement une agriculture durable et rémunératrice, avant que ce grand bradage ne nous mène à une crise systémique irréversible.